Cicéron, ce philosophe romain que la tradition chrétienne n’a jamais tout à fait oublié

Mis à jour le 16/06/2026 par Élise Marchadier

Il y a quelques hivers, en feuilletant un vieux recueil des Tusculanes dans une librairie d’occasion, j’ai réalisé que Cicéron — ce nom que l’on associe trop vite aux pénibles exercices de version latine — avait traversé près de quinze siècles de spiritualité chrétienne en laissant des traces bien plus profondes qu’on ne l’imagine. Cicéron (106-43 avant J.-C.) est l’un des rares philosophes antiques à avoir été lu, médité et cité sans interruption par les Pères de l’Église, les moines médiévaux et les humanistes chrétiens de la Renaissance : saint Augustin, à lui seul, fait référence nommément à Cicéron dans au moins vingt passages des seules Confessions, sans compter les emprunts implicites qui parsèment La Cité de Dieu (d’après les index patristiques de références classiques).

Buste en marbre de Cicéron dans une bibliothèque ancienne entourée de manuscrits et de livres religieux, évoquant l'héritage philosophique de l'orateur romain dans la tradition chrétienne

Qui était Cicéron, au-delà du manuel de latin ?

Cicéron n’était pas seulement un orateur politique : c’était un philosophe qui cherchait, à la fin de sa vie, les fondements rationnels d’une vie bonne et d’une immortalité possible. Marcus Tullius Cicero naît en 106 avant J.-C. à Arpinum, dans une famille de l’ordre équestre. Sa carrière est celle d’un homme d’État brillant — consul en 63 avant J.-C., défenseur de la République —, mais c’est dans ses dernières années, retirées de la vie publique et endeuillées par la mort de sa fille Tullia, qu’il compose l’essentiel de son œuvre philosophique.

Ce tournant biographique est capital pour comprendre pourquoi les chrétiens l’ont lu avec un intérêt si soutenu. Le Cicéron des Tusculanes, du De Natura Deorum ou des Paradoxes des stoïciens est un homme qui interroge la mort, l’âme, la providence divine et le souverain bien — des questions qui n’ont pas attendu l’Évangile pour tourmenter les consciences. Il laisse plus de neuf cents lettres conservées et cinquante-sept discours, ce qui en fait l’auteur latin le mieux documenté de la République romaine (source : Wikipédia, article Cicéron).

Ce qui frappe, dans cette œuvre tardive, c’est une tonalité presque contemplative : Cicéron ne prétend pas enseigner des certitudes, mais inviter à chercher. Il dit lui-même dans les Académiques qu’il préfère « douter avec Platon plutôt qu’être certain avec ses adversaires ». Cette ouverture au questionnement a rendu son œuvre particulièrement féconde pour des lecteurs chrétiens, qui y trouvaient non pas un adversaire à réfuter, mais un compagnon de chemin vers une vérité dont Cicéron lui-même ignorait qu’elle avait un visage.

Jeune homme en tenue romaine lisant un rouleau de papyrus à la lumière d'une bougie dans une salle d'étude, évoquant la lecture du Hortensius de Cicéron par le jeune Augustin à Carthage

Comment Cicéron a-t-il conduit saint Augustin vers la recherche de Dieu ?

La réponse tient en une seule œuvre, aujourd’hui perdue : le Hortensius. C’est la lecture de ce dialogue — à dix-neuf ans, alors qu’il étudie la rhétorique à Carthage — qui fait basculer le jeune Augustin d’une curiosité purement scolaire vers une faim spirituelle qui ne le quittera plus.

Saint Augustin le raconte lui-même dans les Confessions avec une intensité qui, chaque fois que je la relis, me touche profondément :

« Ce livre changea mes affections, détourna mes prières vers toi, Seigneur, et me fit former d’autres désirs et d’autres espérances. Soudain toute la vanité des espérances creuses perdit tout prix à mes yeux, et je m’enflammais d’un amour incroyable pour la sagesse immortelle. »
— Saint Augustin, Confessions, III, 4 (397 après J.-C.)

Ce texte est fondamental. Cicéron ne conduit pas encore Augustin au Christ — cela viendra plus tard, par d’autres chemins et grâce à d’autres rencontres. Mais il lui apprend que la recherche de la sagesse est une vocation sérieuse, digne qu’on y consacre sa vie entière. Pour l’historien Henri-Irénée Marrou, professeur à la Sorbonne et spécialiste reconnu de l’Antiquité tardive, la rencontre avec le Hortensius constitue « le véritable tournant intérieur d’Augustin, le moment où il cesse d’être un étudiant ambitieux pour devenir un chercheur de vérité » (Saint Augustin et la fin de la culture antique, de Boccard, Paris, 1938).

Il faut noter que le Hortensius est lui-même un texte de deuil : Cicéron l’écrit après la mort de sa fille Tullia, comme un exorcisme de la douleur par la philosophie. Augustin, qui souffre de ses propres errements et de l’absence de sens, y trouve un miroir. La souffrance personnelle de Cicéron devient le passeur de la quête augustinienne. Ce n’est pas sans signification dans une réflexion sur la vie intérieure : les textes qui nous transforment sont souvent ceux qui ont été écrits dans l’épreuve.

L’influence de Cicéron sur Augustin ne s’arrête pas au Hortensius. Dans La Cité de Dieu, Augustin dialogue longuement avec le De Natura Deorum et la République de Cicéron, reprenant ses définitions du peuple, de la cité et de la justice pour les dépasser à la lumière de la Révélation. Pour les lecteurs qui souhaiteraient approfondir le parcours spirituel d’Augustin, notre exploration des Confessions de saint Augustin sur citedelimmaculee.com offre une lecture plus développée de cet itinéraire intérieur.

La rhétorique de Cicéron au service de la prédication chrétienne

La rhétorique cicéronienne a fourni au christianisme naissant le vocabulaire et les formes de sa proclamation publique. Saint Ambroise de Milan (340-397), évêque, docteur de l’Église et maître d’Augustin, a composé son De Officiis Ministrorum directement à partir du De Officiis de Cicéron, reprenant non seulement le titre mais la structure tripartite de l’ouvrage. Ce traité ambrosien reste l’un des textes d’éthique fondateurs du christianisme occidental, preuve que la greffe cicéronienne n’était pas ornementale mais organique.

Voici un tableau des principales œuvres de Cicéron et de leur résonance dans la tradition chrétienne :

Œuvre de Cicéron Date approx. Héritage dans la tradition chrétienne
Hortensius ~45 av. J.-C. Déclenche la conversion intellectuelle de saint Augustin
De Officiis 44 av. J.-C. Modèle direct du De Officiis de saint Ambroise
De Natura Deorum 45 av. J.-C. Nourrit la théologie naturelle des Pères
Tusculanes 45 av. J.-C. Alimente la réflexion sur l’âme et l’immortalité
De Republica 54-51 av. J.-C. Source de la théologie politique d’Augustin
De Amicitia 44 av. J.-C. Inspire la spiritualité de l’amitié chez Aelred de Rievaulx

Au-delà d’Ambroise, c’est toute une tradition homilétique qui hérite de Cicéron. Lactance, surnommé le « Cicéron chrétien » par ses contemporains, forge dans ses Institutions divines une apologétique chrétienne en style cicéronien, comme pour montrer que la foi nouvelle n’avait pas à rougir devant la culture antique. Jérôme lui-même, qui note dans une lettre célèbre son rêve d’être jugé « cicéronien et non chrétien », trahit malgré lui combien cet auteur habitait sa sensibilité littéraire jusque dans ses résistances.
Scriptorium monastique médiéval avec des moines copiant des manuscrits à la lumière du jour, illustrant la transmission et la préservation des œuvres de Cicéron dans les abbayes chrétiennes du Moyen Âge

Pourquoi les monastères médiévaux ont-ils préservé les œuvres de Cicéron ?

La réponse est à la fois pratique et spirituelle : les moines copiaient Cicéron parce qu’il était utile à la formation rhétorique, mais aussi parce qu’ils y reconnaissaient une sagesse naturelle compatible avec la foi, voire préparatoire à elle. Selon l’historien L. D. Reynolds, le De Officiis de Cicéron est, avec les poèmes de Virgile, l’un des textes antiques les plus fréquemment attestés dans les catalogues de bibliothèques monastiques médiévales, avec plus de 700 manuscrits recensés dans les fonds européens (Reynolds & Wilson, Scribes and Scholars, Oxford University Press, 1991).

Cette transmission n’était pas neutre. En copiant Cicéron, les scriptoria monastiques opéraient une sélection interprétative : on préférait les œuvres philosophiques aux discours judiciaires, les traités sur l’amitié et les devoirs aux plaidoiries politiques. Il y avait dans cette lectio selecta une herméneutique spirituelle implicite : que dit cet auteur de ce qui compte vraiment — l’âme, la mort, la vertu, l’amitié ?

La liste des thèmes cicéroniens les plus médités dans les monastères médiévaux est à elle seule éloquente :

Chacun de ces thèmes résonne avec des questions que la vie monastique posait quotidiennement : comment vivre, comment servir, comment mourir ? Cicéron n’apportait pas les réponses chrétiennes, mais il posait les bonnes questions — et pour des moines formés à la lectio divina, l’art de poser les bonnes questions était déjà une forme de prière. Pour une présentation des grands courants qui ont nourri cette culture contemplative, vous pouvez consulter notre introduction aux écoles de spiritualité chrétienne sur citedelimmaculee.com.

Qu’est-ce que Cicéron nous apprend encore sur la vie intérieure ?

Cicéron nous apprend, peut-être mieux que quiconque dans la littérature antique, que la vie intérieure n’est pas un luxe de croyant mais une nécessité humaine. Sa leçon centrale est celle de l’examen de soi philosophique : l’homme qui ne se retourne pas sur lui-même pour évaluer ses désirs, ses peurs et ses attachements passe à côté de sa propre vie.

Dans les Tusculanes — que j’ai longtemps considérées comme une simple curiosité latiniste avant d’en mesurer la profondeur —, Cicéron développe ce qu’on pourrait appeler une thérapie de l’âme : les passions mal gouvernées (la crainte, la convoitise, la douleur excessive) ne sont pas des fatalités, mais des erreurs de jugement que la réflexion peut corriger. Ce cadre n’est pas chrétien, mais il prépare le terrain pour des pratiques comme l’examen de conscience ignacien ou la vigilance bénédictine. La différence, immense, est que Cicéron compte sur la seule raison là où le moine attend aussi la grâce — mais la disposition intérieure, elle, se ressemble.

Ce qui me touche profondément dans Cicéron, c’est sa façon d’écrire en deuil. Après la mort de Tullia en 45 avant J.-C., il adresse à son ami Atticus des lettres d’une sincérité bouleversante, puis il se remet à l’écriture philosophique comme à un exercice thérapeutique. Cette écriture de la douleur transformée m’évoque les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, eux aussi nés dans l’épreuve et la retraite forcée. La vie intérieure naît souvent là où tout s’effondre, là où l’homme n’a plus que lui-même et, peut-être, davantage.

Pour la tradition chrétienne, cette leçon cicéronienne a trouvé un prolongement naturel dans la notion de compunctio — ce mouvement de l’âme qui se retourne sur elle-même, reconnaît sa misère et s’ouvre à la grâce. Cicéron ne connaissait pas la grâce au sens chrétien du terme, mais il savait que l’homme ne se suffit pas à lui-même et que la sagesse est toujours à chercher, jamais à posséder. C’est peut-être là son legs le plus durable à la spiritualité occidentale.

Comment aborder Cicéron dans une démarche spirituelle aujourd’hui ?

On peut lire Cicéron spirituellement à condition de ne pas lui demander une foi qu’il n’avait pas. Son apport est celui d’un compagnon de questionnement, d’un honnête homme qui pose les bonnes questions sans avoir toutes les réponses — et qui, parfois, s’arrête au seuil d’une lumière qu’il n’a pas franchie. Voici quelques suggestions pour une lecture féconde :

Cicéron n’est pas un Père de l’Église, mais il en a préparé plusieurs à le devenir. Le lire aujourd’hui, c’est entrer dans une conversation qui dure depuis plus de deux mille ans — une conversation sur ce qui vaut la peine d’être cherché, aimé et vécu. La question reste ouverte pour chacun d’entre nous.

Questions fréquentes

Q : Cicéron était-il croyant ?
R : Cicéron n’était pas croyant au sens monothéiste ou chrétien. Il était profondément sceptique sur la religion traditionnelle romaine et incertain sur les questions théologiques, comme en témoigne son De Natura Deorum. Il croyait cependant à une forme de providence et à l’existence probable d’une âme immortelle, sans en avoir la certitude — une position d’honnêteté intellectuelle que les Pères de l’Église ont su reconnaître.

Q : Pourquoi saint Augustin était-il si marqué par le Hortensius de Cicéron ?
R : Le Hortensius est un dialogue d’exhortation à la philosophie qui invite le lecteur à abandonner les plaisirs futiles pour se consacrer à la sagesse. Augustin, à dix-neuf ans, y trouve une interpellation directe qui transforme ses ambitions : il cherche désormais non plus la gloire rhétorique, mais la vérité. C’est le premier pas d’un itinéraire spirituel qui le conduira finalement au christianisme.

Q : Qu’est-ce que Cicéron a apporté concrètement à la théologie chrétienne ?
R : Cicéron a contribué plusieurs éléments fondamentaux : le concept de loi naturelle repris et approfondi par Thomas d’Aquin, une grande partie du vocabulaire philosophique latin que les Pères utilisent pour penser la foi, et une rhétorique de la persuasion qui modèle la prédication chrétienne depuis les origines. Saint Ambroise lui doit le cadre de son éthique, et Lactance lui doit son style.

Q : Peut-on lire Cicéron sans connaître le latin ?
R : Tout à fait. De nombreuses traductions françaises excellentes existent, notamment dans la collection des Belles Lettres et chez Garnier-Flammarion. Pour une première approche spirituelle, les traductions du De Amicitia ou des Tusculanes sont accessibles et richement commentées. La barrière du latin ne doit pas empêcher de s’approcher d’une œuvre qui a tant nourri notre tradition.

Q : Y a-t-il d’autres auteurs antiques non chrétiens qui ont influencé la spiritualité chrétienne de façon comparable ?
R : Oui — Platon, Plotin et les néoplatoniciens ont eu une influence considérable, notamment sur Augustin et le pseudo-Denys l’Aréopagite. Épictète et Marc Aurèle ont également nourri la spiritualité monastique orientale. Ce que Cicéron apporte de singulier, c’est peut-être sa combinaison unique de rigueur rhétorique, d’humanisme pratique et de questionnement existentiel assumé comme tel.

Q : Quel est le meilleur texte de Cicéron pour commencer si l’on vient d’une sensibilité chrétienne ?
R : Le De Amicitia est souvent recommandé : court, accessible, et profondément humain. Pour aller plus loin, le livre I des Tusculanes — sur la mort et l’immortalité de l’âme — résonne avec beaucoup de questions spirituelles et peut être lu en dialogue fructueux avec les méditations chrétiennes sur la même thématique.

Élise Marchadier — Auteure spirituelle indépendante, elle suit en auditrice libre un cursus de théologie et partage sur citedelimmaculee.com des méditations sur les figures et textes qui nourrissent sa vie intérieure.

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